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Lecture estivale

 

Au détour d’un échange chaleureux que nous étirions, mon oncle me lance : « Je me suis mis à la lecture de L’Homme révolté de Camus. » Je trouvai normal que ce professeur de philosophie à la retraite aille dans les bois camusiens. La remarque s’est perdue dans un départ précipité, et je ne savais pas ce que j’aurais pu ajouter sur ce texte oublié.

Chez moi, je me suis empressé de vérifier si mon exemplaire se trouvait sur les rayons de ma bibliothèque. Il y était, collection Idée 1969. Couverture rouge, protégée par sa pellicule de plastique. Je l’avais acquis en 1970 à Aix-en-Provence, chez un bouquiniste, au Passage-à-Gard, en haut du Cours Mirabeau. À l’époque, je couvrais mes livres préférés d’un film de plastique. C’était l’idée que je me faisais des livres ! Sur la page intérieure, au crayon, le prix : 2,50 francs. Environ 60 cents canadiens. Si je lui avais rapporté le livre en échange, le bouquiniste m’en aurait offert un franc et quelques centimes. Les plus précieux, je préférais les garder.

À l’intérieur de la page couverture, au crayon feutre « Don de Michel à Sylvie, le 25/9/69, signé Michel », avec le L se terminant gauchement en une fleur. Je me suis souvent demandé qui étaient ces Michel et Sylvie. N’avait-elle jamais lu le livre ? Aucune annotation, ni cornée, rien qui marque la lecture de Sylvie. Qu’ont-ils partagé sur L’homme révolté ? Mon passage y apparaissait vers la page 150. Un carton publicitaire, bon de réduction de ,40 F sur une boîte de lessive Génie aux enzymes. « Lessive détachante sans bouillir ». Il m’avait servi de signet. Ah ! Le bon temps des découvertes pas chères. Ainsi allait ma vie d’étudiant vers 1970.

Mais pourquoi ce signet au milieu du livre ? Une lecture non terminée ? Fort probablement. Qu’avais-je compris de ce Camus ? Pas le romancier, plus accessible, mais le si riche essayiste. Étais-je prêt à l’entendre ? Pourquoi celui qui choisit la révolte dédie-t-il son livre à Jean Grenier, son professeur, adepte du quiétisme et du non-agir ? Que de questions avant même d’entamer le texte ! Comme mon oncle, je me suis mis à la lecture de L’homme révolté pendant l’été. 

Commençons par la fin : « Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisissons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le même ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refusons désormais à renvoyer à plus tard. […] Chacun dit à l’autre qu’il n’est pas Dieu ; ici s’achève le romantisme. À cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre. »

Ces mots de la fin renvoient au texte en exergue de Hölderlin, La mort d’Empédocle : Et ouvertement, je vouai mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucune de ses énigmes. Ainsi, je me liai à elle d’un lien mortel. » 

Refuser la divinité ; le monde, premier et dernier amour ; tendre l’arc pour faire ses preuves. Rien n’est gratuit chez Camus. Ithaque, cette l’île-terre où Ulysse dans l’Odyssée d’Homère retrouve Pénélope, donc le berceau d’une colonie nouvelle. Ici, il traite d’un homme nouveau, d’où le titre. Empédocle, ce philosophe présocratique qui réfléchit sur l’arkhé du cosmos ou son principe unificateur (rapport haine/amitié). De la même façon, sur la corde raide étirée entre le nihilisme et la croyance, Camus déploie son érudition de l’histoire des idées qui ont façonné la pensée européenne. Il y traite surtout pour illustrer sa thèse de la littérature des XVIIIe et XIXe siècles, de l’histoire politique, artistique, sociale qui tisse des liens serrés entre ces diverses couches de lecture. Oui, c’est avant tout un livre de lecture, celle que Camus fait de ces époques jusqu’à la parution du livre en 1951. Il cherche cette nouvelle colonie, une fidélité renouvelée à la terre, une façon nouvelle de se voir : lucide, audacieuse, libre ; ce sont ses termes. Laisser derrière « ses fureurs adolescentes ». Que ce texte est contemporain !

« Pour dire que la vie est absurde, la conscience a besoin d’être vivante, », p.17. Et de là, sa pensée lucide nous explique que meurtre et suicide procèdent d’une même logique. Que dirait-il aujourd’hui du terrorisme qui assimile les deux : je me suicide en te tuant. Je tue pour une cause et je m’élimine pour la même raison. Ce geste n’est pas accompli au nom d’une logique autre que celle du nihilisme. Le prétexte religieux n’est que cela, un emprunt qui rend à mes yeux la raison plus grande que le geste. Mon sacrifice de moi-même rend le geste légitime. Il y a des logiques qui tuent.

« Ce qui distingue la conscience de soi du monde naturel n’est pas la simple contemplation où elle s’identifie au monde extérieur et s’oublie elle-même, mais le désir qu’elle peut éprouver à l’égard du monde. [...] la conscience de soi est donc nécessairement désir. », p.170. On croirait entendre Spinoza. Camus enseigne sur l’opposition hégélienne entre maître et serviteur. Maintenir ce duel relève d’une croyance atavique que le maître servait un dieu et le serf jouait son rôle en servant le maître. Il y avait là une loi naturelle ; donc, une force de cohésion. Quand les É.-U. montrent qu’ils représentent la force du bien, ils créent ceux qui représentent la force du mal. Ce manichéisme répond à une logique de l’ordre établi. Camus reprend ici la référence de Hölderlin à Empédocle qui cherchait le principe unificateur du cosmos dans l’alternance entre haine et amitié. Quelle est la nature du désir ? Dominer ou partager ? Quelle valeur supérieure prédomine ? « Toute conscience est, dans son principe, désir d’être reconnue et saluée comme telle par les autres consciences. » Ce principe peut aller dans les deux sens : du bien ou du mal. Dans son narcissisme exacerbé, Hitler croyait sur sa fin que l’Allemagne devait périr parce qu’elle avait été trop faible pour vaincre. C’est le principe de la reconnaissance animé par la haine extrême. Il y a place pour une relecture des enseignements de Camus à l’aune des évènements courants.

Une dernière interrogation : « une valeur à venir est une contradiction dans les termes, puisqu’elle ne peut éclairer une action ni fournir un principe de choix aussi longtemps qu’elle ne prend pas forme. » P.202. Que faisons-nous à croire une promesse électorale ? « We will make America great again! » quel trou noir! Je me suis demandé ce que cette pensée pourrait entraîner comme façon de revoir l’émancipation, l’autonomie, l’indépendance. Il tient de belles pages autour du prolétaire qui n’a eu comme mission que d’être trahi. Le prolétaire qui vote se trahit-il lui-même ? Se construit-il à grands frais de concession une illusion qui le garde dans son état ? Le mouvement indépendantiste comme valeur à venir, n’est-ce pas une construction qui finit par ressembler en plusieurs points au régime que l’on veut quitter. Nous sommes lancés dans une mystification sociale. Où est la révolte ? « À mesure que la parousie s’éloignait, l’affirmation du royaume final, affaibli en raison, est devenue article de foi. » p. 269. Touché! Entre les deux yeux!

Que dire des références aux Lettres : Sade, Lautréamont, Dostoïevski, Vigny et quelques autres que j’ai revisités ? Je me suis enrichi. J’ai peut-être mieux apprécié à 43 ans de distance ces si beaux textes. La lecture que Camus fait du monde est devenue la mienne. Je l’ai mieux saisie cette fois-ci, je crois. La révolte entre croyance et nihilisme. Fin du romantisme, dit-il, c’est-à-dire fin d’une croyance comme fuite en avant ou principe organisateur de l’état établi. Fin au nihilisme, désespoir de la condition humaine, qui se débarrasse d’elle-même en détruisant tout sur son passage. J’aime les lectures légères de l’été : l’ombre alternant avec la lumière et la bise en surplus ! Quel Camus!

Benoît Cazabon

Le 9 septembre 2016